On parle souvent de l’aviation sous l’angle des aéronefs, des trajets, des infrastructures ou encore des compagnies aériennes.
Plus rarement sous l’angle de ce qui rend, en amont, chaque vol juridiquement, économiquement et financièrement possible : l’assurance.
Un aéronef ne décolle pas seulement parce qu’il est techniquement apte à voler, ou parce qu’il est confié aux mains des pilotes les plus chevronnés. Il décolle aussi parce qu’en arrière-plan, un écosystème complexe a accepté d’en porter le risque : assureurs, réassureurs, courtiers spécialisés, cadres réglementaires et capacités internationales de placement.
Dans des marchés émergents comme le Gabon, la réflexion devient alors particulièrement intéressante.
Car la question n’est pas seulement comment assurer un avion, un hélicoptère… Elle est aussi : comment structurer localement des solutions d’assurance aviation robustes, conformes et soutenables, dans un environnement où la profondeur de marché demeure encore limitée ?
C’est là que se dessine, à mon sens, une niche stratégique encore peu explorée : le courtage spécialisé en assurance aviation en Afrique centrale francophone.
Le contexte réglementaire : une architecture juridique déjà favorable
L’article 188 du Code de l’Aviation Civile dispose que :
« L’assurance couvrant tout aéronef exploité au Gabon doit être contractée soit auprès d’une société d’assurance agréée par l’Autorité de l’Aviation Civile pour les aéronefs immatriculés au Gabon, soit auprès d’une société d’assurance agréée par l’État d’immatriculation et ayant au Gabon un correspondant expressément subrogé à ses obligations. »
Le risque aviation n’est donc nullement facultatif ; il est strictement encadré par le droit.
Dès lors, la véritable question n’est pas de savoir si l’assurance existe, mais de déterminer qui en structure la distribution, le placement, la conformité réglementaire et l’ingénierie technique. C’est précisément là qu’un courtier spécialisé prend tout son sens.
À cela s’ajoute le renforcement récent de la doctrine de souveraineté assurantielle.
Le dispositif réglementaire relatif à la saturation préalable des capacités locales d’assurance et de réassurance avant tout placement facultatif à l’étranger traduit une volonté claire de l’État : retenir davantage de primes sur le territoire national, renforcer les capacités financières locales et accroître la rétention domestique sur les grands risques stratégiques, notamment dans le pétrole, les mines, les grands travaux… et, à terme, l’aviation.
Cette orientation, matérialisée à travers le Décret n° 0481/PR/MEFDPLVC du 09 décembre 2025 portant sur l’obligation de saturation des capacités d’assurance et de réassurance du marché local avant tout recours à la réassurance facultative à l’étranger, s’inscrit dans une continuité juridique déjà ancienne.
En réalité, ce renforcement juridique prend appui sur un cadre légal préexistant, notamment à travers la loi n°008/2017 du 3 août 2017, instituant des taux de cession obligatoires au profit de SCG-Ré. Ce mécanisme de cession légale impose aux assureurs de reverser une part fixe de leur chiffre d’affaires, 15 % en Non-Vie et 8 % en Vie, à la réassurance nationale.
Ces cessions permettent à l’État, via la Société Commerciale Gabonaise de Réassurance (SCG-Ré), de centraliser une partie des risques et de consolider la profondeur financière du marché national.
Autrement dit, le cadre normatif pousse progressivement vers davantage d’ancrage local.
Le contexte économique : un marché en structuration
Le Gabon bouge.
Au lendemain des événements politiques d’août 2023, là où beaucoup redoutaient une phase prolongée d’instabilité, une dynamique d’investissement public et de relance structurelle a progressivement émergé. Celle-ci se manifeste à travers la reprise de grands travaux dans plusieurs provinces, mais surtout par une volonté plus affirmée de transformation économique et de redéfinition des priorités stratégiques nationales.
Cette dynamique n’a pas laissé l’aviation à l’écart.
En juillet 2024, l’AFI Week 2024, organisée à Libreville, a réuni un aéropgae de professionnels de l’aviation civile africains autour des enjeux de sécurité, de sûreté et de libéralisation du transport aérien sur le continent. Au-delà de la portée institutionnelle de l’événement, cette rencontre a marqué pour le Gabon un signal fort : celui d’un retour progressif au premier plan, après plusieurs années de restructuration de son aviation civile. La conclusion de nouveaux accords de renforcement des capacités, entre l’Organisation Internationale de l’Aviation Civile et plusieurs pays dont le pays hôte, traduit également une coopération technique renforcée et l’ambition d’inscrire le secteur dans une planification plus structurée.
Parallèlement, plusieurs projets de développement régional viennent conforter la pertinence stratégique du transport aérien. C’est notamment le cas du Programme de développement de la zone des Trois Frontières, initiative visant à transformer l’espace frontalier entre le nord du Gabon (Woleu-Ntem), le Cameroun et la Guinée Equatoriale en pôle économique intégré. Pour ma part, dans un tel schéma, déjà caractérisé par des flux commerciaux, humains et logistiques intenses, la question de la connectivité aérienne cesse d’être accessoire ; elle devient structurante. Un tel projet ne pourrait être une réussite sans intégrer les solutions d’aviation.
Le tissu entrepreneurial local n’est pas en reste. L’émergence d’initiatives privées dans le transport aérien, notamment avec le lancement, par des entrepreneurs gabonais, d’Africa United Airlines, branche avion de la compagnie autochtone Avantis Aviation & Services, ainsi que le retour annoncé de certains opérateurs comme NRT (Groupe Transair), témoigne d’un regain d’intérêt pour ce segment. Dans le même temps, l’État a renforcé son implication dans la recomposition du pavillon national à travers la marque commerciale Fly Gabon, actant sa prise de participation dans la compagnie Afrijet Business Service ; ainsi que la création de Fly Air Gabon Holding, entité destinée à soutenir l’investissement dans les compagnies aériennes locales.
À cela s’ajoutent la volonté d’amélioration du cadre réglementaire et opérationnel ainsi que la réhabilitation progressive de plusieurs infrastructures aéroportuaires domestiques, notamment à Oyem, Makokou et Koulamoutou, qui participent à la consolidation du maillage territorial aérien.
En somme, là où certains voient un petit marché, je vois un marché en gestation.
Or, dans l’assurance, la création de valeur intervient rarement lorsque le marché est mature ; elle intervient au moment où il se construit.
Le contexte géostratégique : une logique aérienne presque naturelle
Le Gabon présente une configuration territoriale singulière qui confère à l’aviation une pertinence structurelle bien plus profonde qu’il n’y paraît.
Avec une faible densité démographique répartie sur un territoire vaste, un réseau routier encore insuffisamment maillé, ainsi qu’un réseau ferroviaire limité à la fois dans ses infrastructures et dans ses dessertes, la question de la connectivité nationale demeure un enjeu central d’aménagement du territoire.
À cela s’ajoute une réalité physique incontournable : près de 80 % du territoire gabonais demeure recouvert de forêts denses selon les estimations, ce qui complexifie naturellement les liaisons terrestres, renchérit le coût logistique de certains déplacements et accentue, dans plusieurs zones, une forme d’enclavement relatif.
Dans un tel environnement, l’aviation cesse d’être un simple mode de transport parmi d’autres ; elle devient un instrument de désenclavement, de fluidification économique et de cohésion territoriale.
Cette nécessité est d’autant plus manifeste que les besoins de connectivité domestique et régionale sont appelés à croître, qu’il s’agisse du transport de passagers, de la logistique industrielle, des opérations offshore, des évacuations sanitaires sur les chantiers forestiers, des déplacements corporate ou encore des impératifs liés à certaines activités extractives.
À cela s’ajoute un potentiel touristique considérable. Avec ses 13 parcs nationaux, 950 km de côtes atlantiques, ses écosystèmes remarquablement préservés et sa biodiversité exceptionnelle, le Gabon dispose d’un actif naturel rare à l’échelle du continent. Or, la valorisation durable de ce patrimoine suppose, là encore, une connectivité aérienne fiable, régulière et structurée, seule à même de rendre accessibles certaines zones à forte valeur écologique et touristique.
Par ailleurs, dans une démarche proactive visant à stimuler le secteur touristique, le ministre du Tourisme durable et de l’Artisanat, Marcelle Ibinga Itsitsa, a reçu en audience le promoteur Alfred-Pierre Etouke, ancien dirigeant d’Afrik’Aviation, autour de la présentation d’Air Taxi Gabon, une initiative destinée à dynamiser le tourisme national par une offre de mobilité aérienne plus flexible.
Au-delà de leur portée commerciale immédiate, ces initiatives traduisent une diversification progressive des usages de l’aviation, à savoir transport régional, aviation d’affaires, mobilité point à point et desserte spécialisée, élargissant mécaniquement le champ des besoins assurantiels, tant en matière de couverture de flotte que de responsabilité, de risques opérationnels et de structuration de capacités adaptées.
Au Gabon, à mon sens, l’aviation ne relève donc ni du confort, ni d’un luxe de mobilité réservé à quelques-uns. Elle peut constituer, plus fondamentalement, un levier d’intégration territoriale, d’efficacité économique et de souveraineté logistique.
Libreville : futur point d’ancrage régional ?
Par sa position géographique, Libreville dispose, à mon sens, d’un potentiel naturel pour devenir un point d’ancrage régional (un hub) en matière de spécialisation aviation et de placement de risques.
Son rayonnement pourrait raisonnablement s’étendre vers les marchés voisins d’Afrique centrale.
Ma réflexion n’est donc pas strictement nationale. Elle est régionale.
Le Gabon pourrait, à horizon raisonnable, s’imposer comme un carrefour régional de l’aviation civile, renouant avec une vocation historique dans l’esprit du rayonnement qu’avait su porter jadis Air Gabon, tout en développant, en parallèle, une expertise distinctive dans l’assurance et l’ingénierie des risques aéronautiques et ce, à condition d’investir dans la technicité, la crédibilité de marché, la profondeur relationnelle et la structuration des compétences.
En somme, le sujet est technique. Le marché est étroit, et la réticence peut se comprendre. Mais les besoins sont réels, croissants et profondément structurants.
En l’état actuel du marché, la profondeur technique nécessaire à une appréhension complète du risque aviation, depuis la souscription jusqu’au placement, en passant par l’ingénierie contractuelle et la conformité réglementaire, demeure encore en phase de construction.
Oui, que mes pairs me permettent d’affirmer que le marché gabonais de l’assurance demeure néanmoins confronté à un enjeu central : la rareté d’acteurs disposant d’une technicité véritablement calibrée pour appréhender le risque aviation dans toute sa complexité.
C’est pourquoi le courtage spécialisé en assurance aviation, tout autant que l’émergence d’acteurs assurantiels techniquement positionnés sur ce risque, me paraît constituer l’une de ces niches discrètes, mais à fort pouvoir structurant, qu’un marché avisé aurait intérêt à considérer avec sérieux.
Parfois, les opportunités les plus substantielles ne résident pas dans les secteurs les plus visibles, mais dans les maillons silencieux qui rendent ces secteurs possibles.
L’assurance en fait partie. L’assurance aviation plus encore.

