Le Gabon possède aujourd’hui l’un des leviers stratégiques les plus importants de son économie : le manganèse. À lui seul, ce minerai place le pays parmi les grandes puissances minières du continent africain et parmi les producteurs majeurs à l’échelle mondiale. Exploité principalement dans la région de Moanda par la Compagnie Minière de l’Ogooué (Comilog), filiale du groupe français Eramet, le manganèse gabonais représente depuis plusieurs décennies une source essentielle de devises, d’exportations et de recettes budgétaires pour l’État. Selon les données d’Eramet, le groupe a produit environ 5,5 millions de tonnes de minerai de manganèse en 2024 à travers ses opérations gabonaises, faisant du complexe de Moanda l’un des plus importants bassins mondiaux de manganèse haute teneur.
Mais derrière ces performances minières se cache une problématique structurelle majeure : le Gabon continue encore d’exporter une grande partie de son manganèse sous forme brute. Or, dans l’économie mondiale contemporaine, la véritable richesse ne réside plus uniquement dans l’extraction des matières premières, mais dans leur transformation industrielle. Ce sont les produits transformés — alliages métalliques, silicomanganèse, composants chimiques et matériaux destinés à l’industrie sidérurgique ou aux batteries — qui génèrent les marges industrielles les plus élevées, les emplois qualifiés et la maîtrise technologique. Pendant longtemps, cette valeur ajoutée a été captée principalement à l’étranger, notamment en Europe et en Asie, alors que le Gabon restait essentiellement un fournisseur de minerai. Cette dépendance à l’exportation brute expose également l’économie gabonaise aux fluctuations des cours mondiaux des matières premières et à la volatilité du marché chinois, principal moteur mondial de la consommation de manganèse.
Conscient de cette limite historique, l’État gabonais a engagé une nouvelle doctrine économique beaucoup plus ambitieuse. En mai 2025, les autorités gabonaises ont officiellement annoncé l’interdiction des exportations de manganèse brut à compter du 1er janvier 2029. Cette décision, portée par le président Brice Clotaire Oligui Nguema, vise à forcer progressivement la transformation locale des ressources minières afin de créer davantage de valeur sur le territoire national. Le gouvernement considère désormais le manganèse non plus simplement comme une matière première d’exportation, mais comme la base d’une future industrialisation nationale.
Cette orientation stratégique pourrait profondément transformer l’économie gabonaise. Car la transformation locale du manganèse ouvre des perspectives industrielles considérables. Le minerai est indispensable à la fabrication de l’acier, secteur qui représente environ 90 % de la consommation mondiale de manganèse. Il joue également un rôle croissant dans les industries liées aux batteries électriques et à la transition énergétique mondiale. Avec l’accélération de l’électromobilité et des besoins mondiaux en métaux stratégiques, le manganèse devient progressivement un minerai géopolitique.
Le Gabon dispose déjà de premiers outils industriels à Moanda avec le Complexe Métallurgique de Moanda (CMM) et le Complexe Industriel de Moanda (CIM), qui produisent du silicomanganèse et du monoxyde de manganèse. Toutefois, ces capacités restent encore insuffisantes pour absorber l’ensemble de la production nationale. En réalité, la majorité du minerai continue d’être exportée sous forme brute. La future stratégie gabonaise suppose donc des investissements industriels extrêmement lourds : construction de nouvelles usines métallurgiques, développement de chaînes de transformation, renforcement des infrastructures logistiques et modernisation énergétique du pays.
Le principal verrou reste d’ailleurs l’énergie. La métallurgie du manganèse est extrêmement énergivore. Produire localement des alliages métalliques nécessite des capacités électriques stables, abondantes et compétitives. Sans nouvelles infrastructures énergétiques — barrages hydroélectriques, centrales à gaz, réseaux haute tension modernes — le projet de transformation locale pourrait rapidement se heurter à ses limites techniques. Ce défi énergétique est probablement l’élément central de toute la stratégie industrielle gabonaise. La souveraineté minière du Gabon dépendra directement de sa capacité à produire suffisamment d’électricité pour alimenter une industrie lourde moderne.
À cela s’ajoute un enjeu logistique stratégique. Le manganèse gabonais repose sur un corridor industriel vital reliant Moanda au port minéralier d’Owendo grâce au Transgabonais exploité par Setrag, autre filiale du groupe Eramet. La moindre perturbation ferroviaire impacte immédiatement la production nationale. En 2024, plusieurs incidents sur la voie ferrée ont provoqué une baisse importante de la production et des exportations. Au premier trimestre 2024, la production de manganèse au Gabon a chuté de 23,9 %, tombant à environ 2,44 millions de tonnes contre plus de 3,19 millions au trimestre précédent.
Ces difficultés démontrent que la transformation locale nécessitera une logistique encore plus robuste. Car il ne s’agira plus seulement de transporter du minerai brut vers les ports, mais aussi de gérer des flux industriels complexes : alliages, produits raffinés, composants métallurgiques, équipements industriels et approvisionnement énergétique. Dans cette architecture, le port minéralier d’Owendo et le Transgabonais deviendront des infrastructures encore plus stratégiques qu’aujourd’hui.
L’autre défi majeur concerne la compétence humaine et technologique. Une véritable industrialisation exige des ingénieurs, des techniciens spécialisés, des métallurgistes, des électromécaniciens et des opérateurs industriels hautement qualifiés. Le succès du projet dépendra donc également de la capacité du Gabon à former localement une nouvelle génération de compétences industrielles capables d’accompagner cette mutation économique.
Enfin, le manganèse place désormais le Gabon au cœur des nouvelles rivalités économiques internationales. Les grandes puissances industrielles cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en minerais critiques, tandis que plusieurs pays africains tentent de reprendre le contrôle de leurs chaînes de valeur minières. Dans ce contexte, le Gabon cherche un équilibre délicat : attirer les investissements étrangers indispensables à son industrialisation tout en renforçant sa souveraineté économique sur ses ressources stratégiques.
Le pari gabonais est donc immense. Si le pays parvient à transformer son manganèse localement, à sécuriser son énergie, à moderniser sa logistique et à construire une véritable industrie métallurgique nationale, il pourrait devenir l’un des premiers modèles africains de transition réussie entre économie extractive et économie industrielle. Mais à l’inverse, sans investissements massifs, sans stabilité structurelle et sans montée en compétence nationale, le risque demeure de voir cette ambition se limiter à quelques infrastructures symboliques sans véritable transformation profonde du modèle économique.
L’avenir du manganèse gabonais ne se jouera donc plus uniquement dans les mines de Moanda.
Il se jouera désormais dans les centrales électriques, les usines métallurgiques, les ports, les chemins de fer, les écoles d’ingénieurs et dans la capacité du Gabon à transformer sa richesse minérale en puissance industrielle durable.










