La principale porte d’entrée du Liban, un des principaux ports de la Méditerranée orientale, a été pulvérisé par le souffle des deux explosions qui ont ravagé le 4 août en fin de journée des pans entiers de la capitale du pays. L’économie libanaise en dépend pour 60 % de ses importations. En dépit de la situation financière, économique et politique du pays depuis plusieurs années, CMA CGM continuait d’y investir et était en lice pour la gestion d’un terminal.

Les images des déflagrations sont terrifiantes et ceux qui ont vécu l’explosion d’AZF à Toulouse, toute traumatisante qu’elle soit avec ses 31 morts et quelque 2 500 blessés, n’ont pourtant pas vécu une telle dévastation. Les quantités de nitrate d’ammonium stockées dans les entrepôts du port de Beyrouth, et ce depuis six ans, sont dix fois supérieures (2 750 t) à celles de l’usine chimique de Grande Paroisse, qui était, elle, située à cinq kilomètres du centre de Toulouse, entre rocade et autoroute. Ce serait donc là aussi cette substance entrant dans la composition de certains engrais mais aussi d’explosifs qui serait en cause dans les deux explosions qui se sont produites vers 18 heures le 4 août dans la capitale libanaise. Le bilan, toujours provisoire, fait état de 113 morts, au moins 4 000 blessés, des dizaines de disparus et près de 300 000 qui se trouvent sans logements.

Les drapeaux libanais au palais présidentiel de Baabda et au Grand sérail à Beyrouth ont été mis en berne. Les messages de compassion et les offres de soutien affluent du monde entier. Le président français, Emmanuel Macron, se rendra ce jeudi 6 août à Beyrouth, a annoncé l’Élysée à l’AFP. Le chef de l’État français rencontrera son homologue libanais Michel Aoun et le Premier ministre Hassane Diab alors que la France vient d’envoyer des personnels et matériels.

La principale porte d’entrée du pays pulvérisée

Le pays est en deuil et n’en est pas à l’heure du bilan des dommages matériels. Mais les seules images suffisent pour constater que le port, par où transitent 60 % des importations du Liban, l’un des plus importants de la Méditerranée orientale car stratégiquement situé sur l’axe Marseille-Singapour, a été littéralement pulvérisée par le souffle. L’économie libanaise en dépend : les importations du pays sont estimées à 20 Md$ alors que le Liban n’exporte que 3 Md$ de marchandises.

La cartographie de Traffic Marine indiquent que plusieurs navires y étaient stationnés, dont le CMA CGM Lyra, un porte-conteneur de 11 356 EVP, à 1,5 km du lieu de l’explosion, mais aussi le paquebot Orient Queen ou encore le cargo sous pavillon anglais City of Rome. Avéré à cette heure, l’Orient Queen, qui accostait au large du port, a coulé suite aux explosions, faisant deux morts et sept blessés parmi les membres de l’équipage.

© Marine Traffic

MA CGM Lyra, équipage sain et sauf, navire non endommagé

Contacté, l’armateur français de porte-conteneurs CMA CGM, qui y est fortement implanté avec 261 collaborateurs, a indiqué que ses implantations, situé à quelques centaines de mètres du lieu de l’explosion, étaient très sévèrement endommagées. Mais le CMA CGM Lyra n’a subi aucun dommage et les membres d’équipage ne sont pas blessés. L’armateur fait en revanche état de « deux blessés graves et de nombreux blessés légers » tandis que l’un de ses collaborateurs sur le port est actuellement porté disparu. « Nous mettons tout en œuvre pour le retrouver, en lien avec les autorités locales. »

Touché de par les racines franco-libanaises de la famille Saadé, le groupe – CMA CGM, avec sa filiale CEVA Logistics – a rapidement proposé son aide logistique et maritime aux gouvernements libanais et français afin de « répondre à l’urgence sanitaire et médicale  » et d’assurer l’approvisionnement du pays. « Une organisation opérationnelle est mise en place pour structurer un hub logistique à Tripoli. Tous les navires y sont déviés ou vers d’autres terminaux de la région jusqu’à nouvel ordre. Nous avons organisé le repli de nos bureaux sur trois sites différents, deux à Beyrouth et un à Tripoli », a indiqué la compagnie française dans un communiqué parvenu aux rédactions en début d’après-midi.

Hapag-LLoyd, bureaux détruits

Hapag-Lloyd indique également dans un communiqué que ses bureaux ont été détruits mais sans avoir déploré de pertes humaines. « Aucun de nos navires n’était présent dans le port hier, mais nos conteneurs, qu’ils soient chargés ou vides, ont très probablement été touchés par l’explosion ». Dans la mesure où la zone n’est pas accessible, l’armement allemand de porte-conteneurs doit annuler l’escale de son Fleur N opérant sur le service Levante Express (LEX), qui était prévue le 7 août. « La cargaison d’importation de Beyrouth sera déchargée à Damiette en Égypte », indique le transporteur. Sur son service East Med Express (EME), le navire APL Norway, également attendu dans la capitale libanaise le7 août, sera dérouté vers Tripoli pour y décharger la cargaison destinée à Beyrouth. En attendant, « nous n’acceptons temporairement aucune cargaison à destination et en provenance de Beyrouth ».

Tripoli, en alternative

Le port de Tripoli, deuxième ville du pays, étant désormais la seule alternative, les importateurs et exportateurs craignent que les coûts de transports n’augmentent. Outre Tripoli, les ports de Saïda ou Jiyé pourraient jouer un rôle si des autorisations leur sont octroyées.

À cette heure, c’est surtout la sécurité alimentaire du pays qui inquiète les autorités. Le blé constitue 80 % des importations agricoles du Liban et il transite majoritairement par le port où les silos à grains d’une capacité de stockage de 120 000 t, ont été soufflés par l’explosion.

Selon le média de référence du pays, L’Orient-Le Jour, le ministre de l’Économie, Raoul Nehmé, a assuré que la destruction des greniers à blé n’entraînerait pas pour autant de pénurie de farine dans le pays, « des stocks se trouvant encore chez les minotiers et des navires arrivant actuellement au large des côtes libanaises ». La cargaison de blé qui avait été déchargée la veille de l’accident est considérée comme impropre à la consommation, y compris pour le fourrage du bétail.

Le président du syndicat des importateurs de blé au Liban, Ahmad Hoteit, avait pour sa part indiqué un peu plus tôt à d’autres médias que les silos étaient déjà « quasiment vides » avant l’explosion en raison des retards accumulés ces derniers mois pour ouvrir des lignes de crédit en dollars (le pays est en proie à une crise financière). Les réserves seraient suffisantes pour assurer deux mois et demi de production, en comptant sur les quatre navires en rade, attendant de pouvoir décharger leurs cargaisons.

Le port en danger 

Reconstruit au début des années 90, le port de Beyrouth (16 quais, 120 ha) avait fait l’objet d’un partenariat public-privé. Les terminaux de conteneurs (1,22 MEVP en 2019) font l’objet d’une concession à un consortium privé, le Beirut Container Terminal Consortium (BCTC), lequel devait faire l’objet d’un nouvel appel d’offres. Le processus mettait en concurrence le BCTC, le tandem CMA CGM-MSC, l’émirati Gulftainer et le hongkongais China Merchants Port. Le processus avait été suspendu par la crise sanitaire mondiale.

Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour fin juillet, Rodolphe Saadé, le président de CMA CGM, énonçait toutes les raisons pour lesquelles son groupe continue d’investir au Liban malgré sa situation financière, économique et politique. Le pays esten effetfrappé par une crise économique qui s’étire dans le temps. Sa monnaie n’a plus de valeur. L’inflation y règne. Tout un pan du secteur privé y est hors-jeu alors que le taux de chômage dépasse les 30 %. La classe moyenne libanaise, considérée pourtant comme l’élite du Moyen-Orient, est directement impactée.

La parole politique y est de surcroît démonétisée, ses représentants étant taxés de corruption et de clientélisme. Désigné Premier ministre le 19 décembre dernier en replacement de Saad Hariri, l’universitaire Hassan Diab a initié des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) afin d’obtenir de l’aide pour son pays, où près de la moitié de la population serait proche du seuil de pauvreté, et promis des réformes pour redonner confiance aux investisseurs.

CMA CGM y a de nombreux projets

« Le pays est au ralenti, pour ne pas dire à l’arrêt (…), reconnaissait Rodolphe Saadé dans l’entretien à L’Orient-Le JourNous croyons encore dans le Liban. Nous sommes là pour le soutenir, l’aider à sortir de cette crise. C’est pour cela que nous poursuivons les projets en cours et en lançons de nouveaux. Nous continuons de recruter et d’investir ».

CMA CGM devait ouvrir un entrepôt dans la zone franche du port de Beyrouth et construire à Taanayel 6 000 m2 d’entrepôts frigorifiques sur un terrain de 55 000 m2. Un investissement « visant à valoriser la production agricole de la vallée de la Békaa ».

Mais surtout, l’armement tricolore devait augmenter sa participation à 78 % dans la société qui gère le terminal à conteneurs de Tripoli (Liban-Nord), Gulftainer Liban, en rachetant les parts de l’actionnaire actuel. Quant à Beyrouth, il attendait l’issue de la procédure d’adjudication suspendue en raison de la crise. Allié dans cette aventure à MSC, les n° 2 et 4 mondiaux du transport maritime conteneurisé représentent 80 % des volumes du port de Beyrouth. Autant dire qu’il ne s’agira plus désormais d’attendre la relance de la procédure…

Adeline Descamps, Le journal de la Marine Marchande

Laisser un commentaire